Publié le 16 février 2026
Isolement, forte saisonnalité, contraintes portuaires… : les îles font face à des défis logistiques multiples, qui impactent l’ensemble des maillons de la chaîne logistique. A l’occasion du lancement d’une concertation collective en vue de l’élaboration d’une Charte de la logistique insulaire, Bretagne Supply Chain vous propose de découvrir le point de vue d’industriels, de grossistes, de transporteurs, d’élus, d’armateurs… qui nous évoquent leurs contraintes et leurs attentes pour fluidifier la logistique vers les îles.

Le 28 janvier dernier, Bretagne Supply Chain, en partenariat avec l’Association des îles du Ponant et InTerLUD+, et avec le soutien du préfet de région et de la Région Bretagne, lançaient une concertation visant à aboutir l’élaboration d’une Charte de la logistique insulaire d’ici la fin 2026.
Cette première journée avait pour objectif de créer un temps d’échanges et de partager une vision globale et transversale des enjeux de la logistique insulaire. La matinée s’est ouverte par une table ronde réunissant différents acteurs de la chaîne permettant de dresser un état des lieux collectif des problématiques rencontrées mais aussi de commencer à identifier des pistes de solutions.
Retour en détails sur leurs contraintes et leurs besoins pour une logistique insulaire durable et compétitive.
Noémie Rousseau (Bretagne Supply Chain) : Pouvez-vous, chacun, nous parler des problématiques que vous rencontrez au quotidien en termes de logistique sur les îles ?

Clément Nageotte – Co-fondateur – La distillerie de Ouessant :
La problématique majeure est de pouvoir assurer les flux aller et retour de la commercialisation notamment sur la phase hivernale. Nous avons l’ambition de créer une activité économique tout au long de l’année, mais avec des rotations de bateaux moins nombreuses sur la phase hivernale, nous n’arrivons pas à expédier avec la fluidité que nous voudrions chaque jour.
C’est dû à la météo mais aussi à l’intensité des fréquences de rotations. La base logistique est à Brest alors que nous avons aussi des rotations physiques entre Ouessant et le Conquet.
Lydia Rolland – Première adjointe – Mairie de Ouessant :
D’une manière globale, ce qui est compliqué en termes de logistique sur Ouessant, c’est de réussir à coordonner les flux entre les fournisseurs, la Penn ar Bed et l’arrivée de la marchandise sur l’île. Nos fournisseurs font appel à des transporteurs. Certains ont l’habitude de venir sur le port de commerce et d’autres moins. D’autant plus quand il a des volumes importants à faire transporter. Il y a un travail de coordination à faire au préalable entre les différents acteurs.
Arrivé sur Ouessant, ou même sur le port de Brest, il y a un manque de disponibilité dans les entrepôts de la Penn Ar Bed. C’est très vite tendu car ils n’ont pas beaucoup de place. C’est compliqué pour eux et donc compliqué pour tout le monde. Sur Ouessant, les marchandises peuvent rester sur le port car les destinataires ne viennent pas systématiquement les chercher. Cela encombre encore plus. Pour les visiteurs, ce n’est pas accueillant d’avoir de la marchandise qui traine à la sortie du port. Il y a aussi, dans la charte que l’on envisage de créer, des points importants sur le fait de bien sensibiliser les destinataires de marchandises : le port, c’est un lieu de transit, ce n’est pas un lieu de stockage.
Mickael Le Ru – Directeur SSE et RSE – Even distribution :

Pour nous, la problématique première dans l’alimentaire, c’est le respect de la chaîne du froid. Les commandes sont préparées dans nos entrepôts sur le continent puis transportées dans nos camions jusqu’au port. Sur cette partie, nous avons une maîtrise totale du respect de la chaine du froid. Nous avons des caissons isothermes équipés de plaques eutectiques qui permettent le maintien des produits à température. Pour le respect de cette chaîne du froid, il est important que la logistique des îles soit optimisée pour éviter des temps d’attente au déchargement sur le port et que les clients viennent récupérer leur marchandise dans les meilleurs délais.
Il y a les aléas climatiques aussi, car nous avons des jours de livraison sur les îles. Les restaurateurs et les clients peuvent être en attente d’approvisionnement. C’est une logistique différente que sur le continent où ce sont nos propres chauffeurs qui livrent. Là, il y a de la distance. Il y a également les rotations des supports de livraison (containers, caisses) qui peuvent mettre du temps à nous être retournés, alors que nous en avons besoin pour recharger et qu’ils ont une valeur marchande.
Véfa Kerdonkuff – Responsable armement – Penn ar Bed :

Pour situer et planter le décor, nous exploitons les dessertes pour le compte de la Région Bretagne. Nous avons six navires dont quatre qui peuvent transporter de la marchandise. Les flux vers les îles peuvent paraitre assez faibles mais nous transportons entre 12 et 14.000 tonnes selon les années. Les principales difficultés sont, pour une part d’entre elles, difficiles à faire évoluer : elles sont géographiques (2h30 entre Brest et Ouessant), avec les contraintes que cela engendre comme le respect de la chaine du froid. Nous n’avons pas de port dans aucune de nos îles : nous avons des « abris » et c’est difficile de le faire évoluer. La situation impacte les caractéristiques de nos navires, car ils ne peuvent avoir qu’une taille réduite et donc résistent moins bien aux conditions climatiques hivernales, ce qui a un impact sur la régularité. Les contraintes géographiques, météorologiques sont fortes.
Sur le reste, nous sommes soumis à une importante et imprévisible variation des flux de marchandises : ce n’est pas facile de s’adapter et de répondre aux attentes des professionnels, que ça soit sur les îles ou sur le continent. Nous avons une exploitation de base qui prévoit un nombre précis de rotations, mais qui, dans certains cas, va être disproportionnée par rapport au besoin, et la semaine suivante, nous allons devoir déclencher des voyages supplémentaires. Nous devons travailler sur la planification plus en amont des livraisons de marchandise.
Ensuite, sur les sujets qui ont été évoqués par Mickaël Le Ru, il y a déjà deux pistes sur lesquelles nous travaillons. Nous sommes en train d’installer deux chambres froides sur Ouessant pour faire tampon entre le moment de la livraison et la récupération par le client. Et pour les problématiques de coordination, nous commençons à installer un logiciel de tracking marchandise qui va suivre le colis sur toutes ses phases de transport. Nous savons que c’est un enjeu fort et une attente de nos clients : être mieux informés et suivre les marchandises.

Laurent Fily – Responsable exploitation et service client – La Poste :
Avec l’explosion du e-commerce, nous avons des volumes plus importants à transmettre aux îles, avec des gammes de colis différentes, certains interdits à l’avion, ce qui entraine des décalages de livraison. Mais aussi un décalage de prise de service sur l’île, avec l’avion qui arrive tôt le matin et le bateau qui arrive plus tard dans la journée. Cela impacte les agents sur les îles dans l’organisation de leur travail et entraine des délais plus longs dans les deux sens pour les clients.
Noémie Rousseau (Bretagne Supply Chain) : Lydia Rolland, quand la logistique ne fonctionne pas bien, quelles sont les conséquences pour vos administrés et l’attractivité de votre territoire ?
Lydia Rolland : Quand cela ne fonctionne pas bien au niveau de la logistique, cela créé des retards sur la réception de la marchandise, et cela peut être des colis importants, comme des pièces pour réparation de chaudière. Il y a également l’engorgement des abords du port à cause du manque de rigueur des personnes qui commandent de la marchandise et qui ne viennent pas les récupérer. Nous arrivons à trouver des solutions si l’on anticipe. La Penn Ar Bed nous écoute mais il y a toujours des impondérables, en plus des problématiques météorologiques.
Noémie Rousseau (Bretagne Supply Chain) : Mickael Le Ru, en tant que distributeur, en quoi la desserte insulaire représente un défi particulier par rapport à vos autres clients situés sur le continent, et est-ce que cela impacte votre modèle économique ?
Mickael Le Ru : Chaque île a sa logistique donc nous devons nous adapter aux contraintes des îles et des transporteurs. Il y a plus d’intermédiaires, le respect de la chaine du froid est plus compliqué, et nous constatons des pertes de temps sur certains ports pour récupérer nos supports de livraison – containers isothermes, caisses.
Concernant le modèle économique, quelquefois nous payons au conteneur même s’il est peu rempli. Dans ce cas, la rentabilité est moins bonne et c’est aussi plus contraignant pour le transporteur. Parfois, c’est répercuté sur les clients et des fois, c’est nous qui prenons à notre charge : il y a différents modèles.
Noémie Rousseau (Bretagne Supply Chain) : Côté insulaire, comment ces difficultés logistiques impactent votre quotidien et votre capacité à servir vos clients ?
Clément Nageotte : C’est surtout beaucoup de temps perdu au quotidien pour coordonner les différents interlocuteurs de la chaine logistique.
Noémie Rousseau (Bretagne Supply Chain) : Nous allons commencer à imaginer les solutions et leviers possibles. Si l’on se projette en 2028, la Charte que nous projetons est en place et l’ensemble des acteurs travaillent collectivement. Quelle est LA solution qui facilite votre quotidien ?
Véfa Kerdonkuff : L’objectif, c’est d’avoir réussi à mettre en place le système d’information sur le tracking pour que nos clients puissent suivre en temps réel leurs marchandises d’un bout à l’autre. Tout le monde gagnera du temps.
Mickael Le Ru : Cette réponse me va bien, pour avoir une meilleure vision sur la traçabilité des livraisons et des retours des supports de livraison. L’installation des chambres froides pour le respect de la chaîne du froid serait un plus et permettrait à nos clients de récupérer la marchandise avec plus de souplesse dans la journée.
Clément Nageotte : L’agilité avec le Conquet qui reste le point le plus proche, et avec un plus grand nombre de rotations quotidiennes, apporterait une certaine souplesse. Avec des clients qui sont plus proches, ce qui rentre dans le cadre d’une logistique durable en évitant un « sur-transport » depuis Brest.
Lydia Rolland : En plus d’améliorer la communication et les échanges d’informations, c’est aussi d’avoir de bonnes infrastructures portuaires pour améliorer les conditions de travail et une meilleure fluidité des flux de marchandises. Avec des zones de stockage sur Brest et les iles, pour éviter que les flux de marchandises se croisent avec les flux de passagers.

Cette table ronde a permis de dresser une vision partagée de la logistique des îles, en mettant en lumière ses contraintes : manque de fluidité des flux, problèmes de coordination entre les acteurs, infrastructures limitées, perte de contrôle sur certaines opérations, comme le retour d’emballages ou la chaine du froid…
Elle a également fait émerger des premières pistes d’amélioration qui ont été évoquées collectivement, un signal très motivant pour la suite du projet.
La prochaine rencontre aura lieu en avril à Ouessant, pour continuer cet échange directement sur le terrain. Puis une 3ème rencontre prévue avant l’été, destinée à co-construire une charte avec des fiches actions concrètes.
N’hésitez pas à nous rejoindre sur ces prochaines étapes si vous êtes concernés et/ou intéressés par ces problématiques et enjeux.